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30.9.04

O rage mécanique

La boucle est bouclée. Désormais, Le Temps ne se contente plus de parler d'insurgés au lieu de terroristes, son correspondant de New-York en arrive - mais c'est en toute cohérence - à désigner ici avec ironie ou sarcasme le fauteur de l'inversion sémantique:
Il (George W. Bush) n'avait pas prévu (...) que l'insécurité s'aggraverait à ce point en Irak, et que les insurgés - "les terroristes" comme il dit - prendraient un tel ascendant
Au départ, les journalistes rechignent à parler de terroristes parce qu'ils considèrent que les puissances illégitimement occupantes utilisent ce terme pour parler de la résistance, à l'instar de ce qui s'est passé - c'est l'exemple par excellence - dans la France occupée. La différence, en Irak, c'est que les "insurgés" ou les "résistants" attentent à la vie de leurs compatriotes, et ce dans des proportions épouvantables. Les journalistes, tout antibushistes primaires soient-ils, sont généralement des êtres normalement (banalement?) constitués. Comment font-ils pour ne pas avoir ces faits, à savoir le massacre des autochtones, à l'esprit?

Faut-il se résoudre à utiliser un langage biblique et dire qu'ils sont en proie à une puissance d'aveuglement? (Tout comme on peut être subjugué par le dieu Mammon et tout ramener à des question d'argent, qu'on soit socialiste ou néolibéral.) L'Antiquité non judéo-chrétienne, quant à elle, connaissait, dans le registre de la manipulation des subjectivités individuelles par une divinité, la panique, une puissance de peur collective qu'elle a attribué au dieu Pan qui la souffle. Mais y a-t-il un nom particulier pour l'instance infernale qui après avoir fait perdre la confiance en soi instille (ou vomit) une haine qui sert à se positionner et à se (re)valoriser?

Même Chirac ne sait pas sur quel pied danser avec Kerry

Pour nos lecteurs anglophones, Le Canard enchaîné est un hebdomadaire satirique français dans lequel se retrouvent souvent les propos off. Dans le numéro d'hier, on trouve cette réponse de Chirac (à New York le 20 septembre, lors d'une rencontre informelle avec des journalistes) à propos de l'éventuel avis de John Kerry sur la proposition française, à l'Assemblée générale de l'ONU, d'une taxe mondiale pour financer l'aide au développement:
Qu'en pense Kerry? Il sera toujours temps de savoir ce qu'il en pense. De toute façon on ne sait pas très bien ce que pense Kerry.


29.9.04

Mode gastronomique

A Genève, j'ai découvert hier soir au restaurant le Parmentier de légumes. Aujourd'hui, "déjeuner en ville" dans un autre établissement: au plat du jour, Parmentier de légumes!

Il y a des moments comme ça. Je me souviens du jour où le Tiramisu est apparu et était soudain partout; j'ai longtemps cru que c'était un dessert japonais.


27.9.04

Irak: le pire n'est pas toujours sûr

Pour bien commencer la semaine, lisez la onzième compilation de l'information alternative sur la situation en Irak réalisée par Arthur Chrenkoff, et suivez sa foison de liens!

26.9.04

Amours américano-françaises

Je ne cours pas après les films de l'espèce romantico-sentimentale. Or Before Sunset m'a enchanté, tout comme l'avait fait sa première partie Before Sunrise en 1995. C'est la reprise d'une romance entre un Américain et une Française dans laquelle on est conscient à une (deux au maximum) occasions du désamour franco-américain (on y déplore l'expression freedom fries), mais le film a un propos existentiel au sens noble du terme, et pas politique.

C'est une sorte de huis-clos sentimental tourné la plupart du temps (court) en extérieurs parisiens: on n'a en effet affaire à deux individus, beaux, beaux et pas cons à la fois. Ethan Hawke montre le meilleur de ce qu'un Américain amoureux peut donner: il est rayonnant, simple et profond. (Est-ce l'effet d'une connivence existante?) Quant à Julie Delpy, elle n'est pas en reste. Elle parle l'anglais comme rarement un locuteur français en est capable (s'agit-il d'un doublage?), et crève aussi l'écran.

Moralité: l'amour américano-français est chose possible, et très belle à voir.


Manque de pudeur ou lucidité?

L'un des éditoriaux du Sunday Telegraph de ce jour ose dire les choses sans prendre de gants (accès gratuit, mais il faut s'inscrire).

Entre autres considérations très sensées, l'éditorial fait remarquer que dans le cas des otages américains et britanniques, tout est fait par les terroristes pour que la souffrance des otages soit appréhendée comme une conséquence des actes de Bush et de Blair. Et que, ce faisant, on perd de vue que le Foreign Office a émis des avertissements clairs sur les risques encourus en Irak par les personnes faisant l'objet d'un contrat civil. Et que M. Bigley, le Britannique actuellement menacé d'être décapité, avait affirmé à son entourage ne pas avoir peur "car on ne meurt qu'une fois".

C'est la première fois que je lis ce genre de propos. Est-ce un manque de pudeur ou de respect face à la souffrance des victimes et de leurs proches que de les publier? Je pencherais plutôt pour une lucidité qui serait á la fois soucieuse des intérêts de nos sociétés et consciente de leurs faiblesses.


25.9.04

Respect du droit humanitaire

Si le respect du droit de la guerre et du droit humanitaire ne saurait impliquer (pas plus que le droit pénal national) l'inexistence d'infraction, il implique un devoir de prévention par les instructions explicitement données et de sanction à l'égard des contrevenants.

On a vu que le devoir de prévention a pu laisser à désirer, mais certainement pas au point qu'imaginent les adversaires de l'intervention en Irak, qui sont prompts à voir une poutre dans l'oeil des démocraties et une paille dans celui des dictateurs et des terroristes. Quant aux poursuites et aux condamnations, elles ont bien lieu, qu'il s'agisse de soldats américains ou britanniques, y compris pour des affaires moins médiatisées et plus graves qu'Abou Graib comme en témoigne cette condamnation à 25 ans d'emprisonnement pour le meurtre d'un Irakien détenu; on peut parier que les contempteurs de la coalition prendront en pitié le coupable, puisque pour eux ce sont Bush et Blair les criminels de guerre...

24.9.04

Travail, emploi, prospérité

Pour réviser l'état de vos connaissances sur les concepts qui comptent et la situation respective des différentes économies occidentales, lisez Nicolas Baverez, La revanche du travail, dans Le Monde d'aujourd'hui. L'auteur de La France qui tombe sait faire clair et précis, sombre mais pas sans issue.

Chez lui, tout va par quatre:

Le travail se trouve (...) au cœur de quatre mutations fondamentales: (...)

Quatre conséquences en découlent: (...)

Le travail n'est donc pas un vestige de la société industrielle; il est la clé du développement durable, le vecteur de l'innovation, le moteur des transformations sociales, la réponse aux bouleversements que provoquent l'irruption des superpuissances du Sud dans le capitalisme globalisé ou le vieillissement démographique du Nord. L'euthanasier, c'est détruire la base productive, la cohésion sociale et le contrat qui unit les citoyens d'une nation libre; c'est engager un désarmement économique et social unilatéral.

Voilà pourquoi tous les pays européens se trouvent confrontés à un choix cardinal pour modifier leurs structures, leurs conceptions, leurs représentations du travail. Quatre types de stratégie existent (...)

J'ai l'air de me moquer, mais non: lisez-le, cet article est au coeur du débat qui traverse la gauche comme la droite, et du tragique malentendu sur la Stratégie de Lisbonne de l'Union européenne.

COMPLEMENT DE 18H30: Pour une mise en perspective, voir ce qu'en dit Ceteris Paribus (dans les commentaires).

23.9.04

Jospin: le oui tranquille

Lui qui n'a jamais été un "euro-turbo" (comme on dit en Suisse), il publie dans Le Nouvel Observateur une excellente prise de position.

COMPLEMENT DU 24.9: Sous le titre Only Europe can safeguard our social democratic future, David Clark présente dans The Guardian d'hier, du point de vue du débat interne aux travaillistes britanniques, un utile complément / contre-point aux articles de Jospin et de Rocard; il est en particulier moins caricatural et plus clair que ce dernier sur la distinction entre capitalisme américain et européen.

22.9.04

Je garde mon baril de Bush

J'ai loyalement essayé de me laisser convaincre en lisant le discours de Kerry sur sa politique irakienne. Mais ça ne passe pas: il est fondé sur l'illusion que des contingents alternatifs (français? allemands?) se matérialiseront soudain par la seule force de conviction du nouveau président démocrate et, plus grave encore, sur l'objectif ultime de retirer les troupes américaines et non de gagner la guerre, c'est-à-dire de permettre aux Irakiens de construire enfin une société libre et démocratique au coeur du Moyen-Orient.

Non, vraiment, quand je lis le discours de Bush devant l'Assemblée générale de l'ONU je vous laisse vos deux barils de Kerry -- et c'est quand même autre chose que du Deiss!

Rocard sur l'Europe et le socialisme

Une grande tribune de Michel Rocard dans Le Monde d'aujourd'hui à propos du débat sur la ratification de la Constitution européenne, dramatisé en France par la décision de Laurent Fabius de se prononcer pour le "non". Il y a un bon argument polémique, même s'il est formulé de manière un peu laborieuse (Voter oui c'est voter comme Chirac et Bayrou, mais voter non pour éviter cette compromission c'est voter comme Pasqua et Le Pen, et même, soutient-il, comme Bush le souhaite), un rappel des divisions autrement plus dignes qui ont marqué l'histoire des socialistes français (du refus de se constituer en parti communiste jusqu'à l'opposition aux orientations économiques du Programme commun et du candidat Mitterrand en 1981, en passant par la guerre d'Espagne et les guerres coloniales) et une conclusion au second degré ("Nous maintiendrons", la devise de Guillaume d'Orange).

L'essentiel de l'article, c'est d'expliquer en quoi le refus de la Constitution, loin de permettre une salutaire reprise en main de la construction européenne, serait un dramatique blocage d'une longue évolution, encore loin d'être achevée. Là-dessus Rocard est évidemment convaincant, même si la trame historique qu'il dessine est quelque peu grandiloquente et me laisse sur certains points perplexe. Dans ce style très "Grandes Ecoles" françaises, il assène que, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, trois événements majeurs et distincts se sont produits (comme il se doit depuis Alexandre Dumas, ils sont en réalité quatre avec l'émergence du terrorisme mondial que Rocard mentionne en renonçant à le développer): l'avènement du "village planétaire" sous l'effet de l'évolution vertigineuse des techniques, la construction européenne, et "un changement massif et mondial dans les règles de fonctionnement du capitalisme", sous l'impulsion de Milton Friedman et de l'Ecole de Chicago, qui inspire à Rocard des propos apocalyptiques.

L'opposition, qui est une constante du texte, entre "socialisme" et "capitalisme", présenté comme "un système terriblement efficace, mais socialement cruel et gravement instable" est peut-être populaire auprès des militants (je n'en suis même pas sûr) mais paraît terriblement dépassée. En d'autres temps Rocard avait fort bien su dire que la véritable opposition est entre le marché et l'étatisation (pour s'entendre répondre par Fabius, justement, qu'"entre le Plan et le marché, il y a le socialisme"). Aujourd'hui Rocard semble en revenir à une conception millénariste du socialisme comme un système à construire, dans l'Union européenne de préférence, une nouvelle Jérusalem ("une société solidaire en économie de marché") qui réussirait contrairement à l'URSS, cet autre "socialisme dans un seul pays" qui n'était qu'un capitalisme d'Etat.

S'il faut se représenter une alternative au capitalisme, ne serait-ce pas plutôt une chimère altermondialiste écologiste (éventuellement vert-brune) renonçant, justement, aux instruments intensifs en capital pour miser sur une économie de la proximité, abolissant au passage ce servage qu'est le salariat? Certaines innovations technologiques le permettraient peut-être sans que cela représente un retour à l'âge de la pierre, du vélo à l'iPod en passant par l'éolienne, mais je ne vois pas comment un tel système les aurait produites (en d'autres termes ce n'est envisageable que comme exercice de style destiné à ouvrir l'imagination) et il a surtout une exigence initiale embarrassante: réduire massivement la population humaine sur le territoire considéré ("un seul pays" ou la planète entière). Non, décidément, je préfère une société ouverte fondée sur une économie de marché et un Etat démocratique, dans laquelle une gauche non-messianique a toute sa place.

(Sur le débat gaucho-français autour de la Constitution européenne, Emmanuel de Ceteris Paribus signale deux articles de Libération: l'un qui démolit les six principaux slogans des adversaires de gauche du texte, et l'autre qui rappelle utilement que la partie III du projet n'est que la reprise de textes figurant dans les traités existants que la Constitution abroge et remplace, et qui sont une garantie nécessaire pour les Etat membres s'agissant de délégations de souveraineté à l'Union).

COMPLEMENT DU 24.9: Voir aussi ce billet de Versac, et la discussion dans les commentaires qui suivent.

21.9.04

Partenariat: on votera le 5 juin

Sans surprise, l'Union démocratique fédérale (un petit parti fondamentaliste protestant) annonce avoir réuni les 50'000 signatures d'électeurs rendant obligatoire l'organisation d'une votation populaire sur la loi instituant un partenariat enregistré pour les couples de même sexe dont ce blog tient la chronique...

20.9.04

Multilatéralisme ou impuissance

Une action sans mandat du Conseil de sécurité de l'ONU est en général condamnée à l'échec
Tel est le sentencieux propos du président de la Confédération suisse, Joseph Deiss, en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies: et en effet, une intervention en Irak dûment mandatée par le Conseil de sécurité, avec participation française, aurait créé un tout autre climat (en particulier sur ce champ de bataille crucial pour les démocraties, l'opinion publique). Comment? Ce n'est pas ce qu'il a voulu dire?...

Deiss ne cherche malheureusement pas à dénoncer l'impuissance des organisations internationales à prendre leurs responsabilités en temps utile, et à appeler aux réformes nécessaires. Aujourd'hui le Conseil de sécurité traîne sur le Darfour ou la menace nucléaire iranienne, naguère c'est la duplicité de la diplomatie française, forte de son droit de veto, qui menaçait la crédibilité de l'ONU en vidant de tout portée la résolution 1441 du Conseil de sécurité sur l'Irak, auparavant le Rwanda... Croit-on vraiment que le monde et l'Irak se porteraient mieux si les forces de la coalition qui s'assemblaient avaient fini de guerre lasse par se disperser (car évidemment ce ne sont pas les Français ou les Allemands qui payaient), Saddam était toujours au pouvoir avec son cortège de torture et de corruption, et, le Dr Blix ayant pris une retraite moins agitée, son successeur faisait de son mieux pour se battre contre les moulins à vents?

L'angélisme avec lequel on nous dit que la Suisse "n'entend pas soutenir d'interventions armées", et "préconise des actions collectives pour l'amélioration des conditions de vie partout dans le monde", est confondant.

C'est l'occasion de signaler que la présence d'un Suisse, le professeur Nicolas Michel, comme secrétaire général adjoint chargé des affaires juridiques, n'est hélas probablement pas étrangère au caractère à la fois suffisant et simpliste de la récente déclaration de Kofi Annan sur la prétendue illégalité de l'intervention en Irak (voir par exemple ici pour une réfutation)...

COMPLEMENT DU 22.9: En fait je suis plutôt "déçu en bien" du discours de Deiss devant l'Assemblée générale, hier (même si le compte-rendu est en réalité plus satisfaisant que le texte intégral [fichier PDF - 48Ko]!)... A demi-mot, il reconnaît que ce qui ne va pas (y compris à propos de l'Irak) c'est l'incapacité de l'ONU à intervenir. Restent deux défauts majeurs:


Candide en Afghanistan?

Dans la blogosphère, c'est une consécration: les compilations de "bonnes nouvelles" d'Arthur Chrenkoff lui valent le néologisme anglophone de "chrenkoffian", d'après "panglossian", mais je ne crois pas qu'en français nous avons un adjectif dérivé du Dr Pangloss [en fait, une recherche sur "panglossien" donne bien quelques citations!]...

Tout ça pour dire que la dernière livraison des informations sur la situation en Afghanistan est en ligne! C'est copieux et nullement béatement euphorique.

19.9.04

Glucksmann sur Beslan et la Tchétchénie

J'avais omis de faire un lien sur l'excellente tribune d'André Glucksmann dans Le Monde, mais le billet de Versac me le rappelle... Voir aussi ce précédent billet.

Et un complément: l'interview de Sergueï Kovalev, ancien dissident, président de l'association Mémorial fondée par Andreï Sakharov, dans Le Monde de samedi.

Kerry et le mariage gai

Le gai (à plus d'un titre) blogueur de BoiFromTroy a pris la peine de recenser ici quatre avis différents que Kerry a publiquement exprimés au sujet du mariage gai.

1) En 1996, il estimait que la Constitution obligeait les Etats à reconnaître les mariages gais contractés dans d'autres Etats.
2) En juillet 2004, il se disait contre le mariage gai.
3) En août dernier, il déclarait qu'il aurait voté l'interdiction du mariage gai telle que l'ont votée une large majorité d'électeurs dans le Missouri.
4) En septembre, enfin, il se rétractait, disant qu'il avait été mal informé et qu'il ne savait pas que cela excluait également l'union civile (soit une sorte de PaCS), qui avait toute sa faveur.

Me voilà rassuré. (Signalé par Instapundit)

18.9.04

Même Le Monde trahit Kerry

Le Monde a beau commencer à douter de son champion dont naguère l'élection était évidente (Le Nouvel Observateur de cette semaine, lui, est toujours offensif, mais anti-Bush plutôt que pro-Kerry), il a quand même publié le lendemain une tribune de John Kerry sur son programme économique qui avait paru dans le Wall Street Journal.

Emmanuel de Ceteris Paribus, nombreux exemples à l'appui, est atterré de la qualité de la traduction:
Le Monde choisit une traductrice qui connaît visiblement peu le système politique américain, et pas du tout le vocabulaire économique
C'est d'autant plus affligeant que dans la sélection hebdomadaire du New York Times, insérée dans Le Monde du samedi, il y a en revanche une excellente partie en français d'aide à la compréhension, qui explique les particularités institutionnelles, les expressions idiomatiques ou les références historiques.

POST-SCRIPTUM QUI N'A RIEN A VOIR: J'ai ajouté un complément à mes précédents billets sur le scandale des faux documents anti-Bush utilisés par Dan Rather sur CBS et sur l'interdiction de la chasse à courre en Grande-Bretagne.

16.9.04

Courtiser le populisme anti-chasse ou réaliser l'égalité pour les gays?

La grande affaire en Grande-Bretagne, en ce moment, c'est le projet de loi destiné à interdire la chasse à courre que le gouvernement a jeté en pâture à la meute: il a donné lieu hier à une nouvelle manifestation devant le parlement et à la première intrusion de personnes étrangères au débat à l'intérieur même de la Chambre des Communes depuis qu'en 1642 le roi Charles Ier a tenté d'arrêter 5 parlementaires!

A vrai dire, je préférerais que le gouvernement emploie son ingéniosité constitutionnelle et sa détermination procédurale pour briser l'obstruction de la Chambre des lords sur son projet de loi sur le partenariat!

COMPLEMENT DU 18.9: Il y a des sujets sur lesquels j'ai une opinion tranchée et ne crains pas l'adversité (l'Irak, par exemple), mais il y en a beaucoup d'autres sur lesquels je peux partager autant un un point de vue qu'à l'autre: le blog collectif de gauche Harry's Place illustre à la perfection le dilemme à propos de l'interdiction de la chasse à courre , avec Harry et David T. d'un côté, et de l'autre côté Johann Hari et Brownie. Et le débat se poursuit.

15.9.04

Et un peu de football

Heureusement il y a les blogs pour m'apprendre qu'un match a opposé la Suisse à l'Irlande... Harry de Harry's Place commente le rectificatif publié par le Guardian, qui avait ironisé sur la défense suisse pleine de trous, "comme du Gouda".

14.9.04

Seulement 8 euro?

L'ami Melfrid a toujours des surprises plaisantes dans sa besace: ses photos, ses enregistrements, son militantisme du quotidien... J'avais déjà rencontré de ces sites qui vous calculent votre "empreinte écologique" en fonction de votre mode de vie, et je sais que dans mon cas le vélo ne suffit pas à effacer les nombreux vols qu'une vie entre Londres et Genève implique... Mais Melfrid a trouvé mieux.

Atmosfair est un site allemand qui vous propose de lui verser la taxe sur le CO2 nécessaire pour compenser, par des projets écologiques dans le tiers-monde, l'émission polluante qu'implique votre vol. Par exemple demain: je prends l'avion à Luton pour Genève, avec retour dans la soirée (c'est exceptionnel, Dieu merci). En entrant ces données (que je peux préciser le cas échéant: charter ou ligne, economy ou business, modèle d'avion), j'apprends que mon vol représente 2 x 833 km, à une altitude de 9400 mètres (qui entraîne des conséquences dommageables supplémentaires) et que je vais ainsi personnellement charger la biosphère de l'équivalent de 240 à 360 kg de CO2 (selon les détails du vol).

Mais la bonne nouvelle c'est que je peux les racheter, en quelque sorte, auprès d'Atmosfair pour la modique somme de 8 EUR soit 12 CHF! Qu'attend Stellios pour ajouter, ne serait-ce qu'à titre optionnel, cette ligne aux taxes d'aéroport et à la taxe pour usage d'une carte de crédit sur son site?

En détaillant l'URL, je m'aperçois que cette prestation d'Atmosfair est apparemment un produit proposé par un autre site fort intéressant: 500 PPM - Market solutions for climate protection. L'écolo blairiste partisan de l'économie de marché que je suis est au 7e ciel!

13.9.04

La "prétendue internationale terroriste islamiste"?

Indigné par l' éditorial d'Ariane Dayer dans Saturne du 10 septembre (bimensuel suisse, "vécu, poésie, satire"), un ami lui a écrit. En attendant que sa lettre soit peut-être publiée, la voici:

Madame la Rédactrice en Chef,

ll serait «intellectuellement et éthiquement scandaleux» de ne pas se révolter contre votre éditorial.

L'internationale terroriste islamiste n'est hélas pas une invention de la CIA et du KGB: l'histoire de la créature qui se retourne contre son créateur est une jolie figure de conte de fées mais nous ne vivons pas à Disneyland. Al-Qaïda, malgré les frappes approuvées par l'ONU (faut-il le rappeler?) en Afghanistan, reste selon les experts une mouvance bien réelle. A New York,à Bali, à Madrid, à Istanbul et à Beslan, les kamikazes se sont fait sauteren entraînant dans l'horreur des milliers d'innocents au nom d'une certaineconception de la même religion, l'islam. C'est rendre justice à ceux qui défendent un islam moderne et tolérant que de le dire. L'internationale terroriste islamiste est une triste réalité.

Ce terrorisme s'attaque aux valeurs les plus fondamentales de l'humanité,celles-là même que la communauté internationale a reconnues au lendemain du précédent conflit mondial. «Le mardi 11 septembre 2001, on a déclaré la guerre à la démocratie», comme l'écrivait Bernard Kouchner au surlendemain de l'attentat de New York. Les auteurs des attentats aspirent d'ailleurs à déstabiliser les démocraties et - surtout - à empêcher que des régimes aussi «tolérants» s'établissent dans des pays où la religion musulmane domine: des Etats où, par exemple, des femmes sont scolarisées, comme dansl'Irak actuel. Inimaginable pour ceux qui rêvent de voir toutes les «infidèles» porter la bourkha.

C'est donc bien au nom de certaines valeurs essentielles et non d'une «pseudo-morale commune» que la lutte contre le terrorisme doit être menée. Ce combat suppose l'emploi de différents moyens: à commencer par l'affirmation de la suprématie, non pas d'une civilisation sur une autre, mais des valeurs humaines sur tous les fanatismes. Mais pourquoi avons-nous tant de peine à hiérarchiser les valeurs? Nous l'avions quelque peu oublié mais en dernier recours la lutte légitime pour ces valeurs passe aussi par le recours à la force. Alors oui,du sang va encore couler ces prochaines années. Rassurez-vous, ce sera surtoutdu sang de soldats américains et de soldats russes, l'histoire n'est de ce point de vue qu'un éternel recommencement.

En nous montrant des scènes que l'on croyait à jamais révolues, les terroristes nous rappellent que la liberté n'a pas de prix.

Alex Dépraz, Lausanne

COMPLEMENT DU 16 SEPTEMBRE: La réponse d'Ariane Dayer:

Cher Monsieur,

Je constate que nous ne partageons pas la même analyse, et vous remercie de votre réaction. Je me suis, bien sûr, posée les questions que vous soulevez avant d'écrire cet édito, mais reste convaincue qu'il ne faut pas tout mélanger de ce qui brûle sur la planète. Je vous rejoins toutefois sur une chose: c'est bien de valeurs dont il est question derrière tout cela. Je vous remercie pour votre réaction et vous présente mes meilleures salutations.



Attali sur Fabius (et Chirac, et la France)

Grâce à Zvezdoliki, je découvre que c'est dans L'Express, que je n'avais plus feuilleté, même virtuellement, depuis la mort de Françoise Giroud, que Jacques Attali tient chronique (encore un qui dynamiserait davantage sa cyberprésence par un blog que par du violon):
S'il était suivi par son parti et par la majorité des Français, Laurent Fabius confirmerait que la dernière arme qui reste à la France pour influer sur l'histoire du monde est le refus. Et, de fait, depuis quelque temps, la France ne fait plus que dire non, sans rien proposer: elle a dit non aux Etats-Unis quand ceux-ci suggéraient d'exporter la démocratie au Moyen-Orient; non à l'Allemagne quand celle-ci voulait avancer vers une Europe fédérale; non aux Nations unies quand elles offraient de prendre le relais de l'hyperpuissance dans les conflits.


Bonnes nouvelles d'Irak (10)

Ne vous laissez pas impressionner par les dernières escarmouches répétées en boucle à la radio, la télévision et dans les journaux! Puisque les grands médias ne le font pas, mettez cela en perspective vous-même en lisant la dernière livraison de la compilation d'Arthur Chrenkoff, et en suivant les liens vers le détail des informations qu'il a recherchées pour nous.

12.9.04

Proaméricanisme primaire

Cet après-midi, j'étais chez des cousins qui venaient de passer leur vacances aux Etats-Unis. Pour la première fois depuis je ne sais combien de temps, j'ai entendu parler des Américains en des termes essentiellement approbateurs. A savoir comme des gens qui sont foncièrement contents (reconnaissants autant que fiers) de leur situation. Le revers de la médaille, c'était une sorte de déception si, à propos d'un objet précis qui les enchantait, on leur disait qu'on avait la même chose en Europe (par exemple des montagnes). Parce que, forcément, ce qu'ils avaient chez eux était le meilleur, le plus grand, le plus beau. Cependant, cet état d'esprit pas toujours éloigné de l'infantilisme - mais éminemment positif -, ma cousine disait le préférer à l'état chagrin perpétuellement affiché par les adultes qui peuplent majoritairement nos longitudes. Question de goût - c'est aussi le mien.

Les grands médias sous l'oeil des blogs

Imaginez, il y a quelques années, Claude Torracinta présentant sur Temps Présent, documents inédits à l'appui -- qui se révéleront des faux grossiers dans les 24 heures qui suivent -- des révélations nouvelles sur une affaire pourtant déjà connue mais toujours embarrassante pour le président de la Confédération... Bon, à ce stade mon analogie perd un peu de crédibilité car en Suisse il n'y aurait vraiment pas de quoi en faire un plat, mais cela donne quand même une idée du traumatisme dans lequel se débat Dan Rather et l'émission 60 Minutes de CBS depuis mercredi soir.

Evidemment, ce n'est pas vraiment ce que vous aurez compris en lisant Le Temps de samedi (article No 12, mais l'accès est payant):

ETATS-UNIS. Des documents accablants sur le passé militaire de George Bush étaient sans doute des faux. Mais la Maison-Blanche les avait distribués. Bizarre.
Coup tordu dans la campagne présidentielle américaine: à qui profite le crime?

A ce jeu-là, si contre toute attente il n'est pas élu on nous expliquera que John Kerry était bien sûr The Manchurian Candidate, téléguidé par Bush (via son Raspoutine, Karl Rove)...

L'autre procédé utilisé dans cet article par Alain Campiotti, le très militant correspondant du Temps aux Etats-Unis, consiste à mettre sur le même pied cette affaire et la polémique autour de la carrière militaire de Kerry au Vietnam, et il est bien sûr tentant de vouloir renvoyer dos-à-dos ceux qui utilisent des arguments ad hominem à propos de faits vieux de 30 ans plutôt que de parler des questions d'aujourd'hui et de demain. Mais dans un cas c'est le candidat lui-même qui en a fait le thème principal de sa campagne avant de battre en retraite sur son Noël au Cambodge (il est dès lors mal placé pour s'indigner que l'on revisite son comportement: discours estudiantin anti-guerre en 1966, décision de s'engager au Vietnam en 1968 pour en revenir 4 mois plus tard et en faire une plateforme politique, dans les années 70 comme porte-parole des adversaires de la guerre, jetant au passage le discrédit sur ses ex-frères d'armes, et aujourd'hui comme témoignage de son patriotisme et sa volonté de défendre les Etats-Unis), de l'autre l'accusation est mensongère et fondée sur un faux...

Je ne sais de qui il faut désespérer le plus en l'occurrence, des Démocrates (pour ne pas dire de la gauche en général) ou des médias: leur crédulité, leur absence de sens critique est véritablement sans limite dès lors qu'il s'agit d'attaquer Bush (curieusement, il en va autrement lorsqu'il s'agit de Kerry). Mais ce qui est intéressant dans cette histoire c'est la rapidité avec laquelle elle s'est dégonflée, et cela grâce à l'Internet en général et aux blogs en particulier (voir aussi InstaPundit ou Roger L. Simon le 9 septembre et les jours suivants). Campiotti, lui, tente de faire croire que ce sont d'autres journalistes qui ont débusqué la fraude: il est vrai qu'il s'était déjà lamenté, paradoxalement dans une chronique destinée exclusivement aux abonnés à l'édition électronique du Temps, de la concurrence que représentent les blogueurs pour les journalistes comme lui...

Dans les années 60, 70 ou 80, exposer un mensonge, un faux ou une manipulation était une affaire de professionnels et intervenait des semaines ou des mois plus tard sous la forme d'un livre ou d'un article approfondi dans un magazine; le simple accès aux éléments de base de l'affaire était difficile. Aujourd'hui tout est sur le Net et des milliers de blogueurs peuvent en tester la crédibilité en temps réel, et réunir sans délai les témoignages et les compétences éparses nécessaires. Le front de la solidarité professionnelle des grands médias n'a pas pu résister à ces coups de boutoirs: ABC et le Washington Post ont suivi.

COMPLEMENT DU 13.9: Comme le fait observer à juste titre Tomas Kohl (de la République tchèque), la relation entre les grands médias et les blogs est réciproque: les médias fournissent la plus grande partie de la matière des blogs, qui aident les médias à devenir meilleurs...

COMPLEMENT DU 14.9: InstaPundit a une réflexion intéressante sur la nature différente de la crédibilité des des grands médias et des blogs: celle des médias repose sur leur autorité, la confiance qu'on peut faire à la qualité du travail préalable, à tout l'arrière-plan que leur format ne permet pas de faire apparaître; les blogueurs eux publient en temps réel et tout repose sur le fait que ce qu'ils disent est appuyé sur une batterie d'hyperliens que chacun peut facilement vérifier. Les blogueurs peuvent compléter, infléchir voire corriger simplement, alors que pour un journaliste traditionnel devoir admettre une erreur apparaît comme reconnaître qu'il a trompé son public.

COMPLEMENT DU 18.9: Via InstaPundit, lu un passionnant article de Michael Van Winkle sur Tech Central Station démontrant comment cette affaire illustre la théorie de Hayek sur l'efficacité supérieure de l'action spontanée d'acteurs dispersés sur la concentration de moyens.

Entropie juridique: après les naturalisations, les requérants déboutés

Au fond, c'était prévisible dès l'arrêt du Tribunal fédéral assimilant le vote discrétionnaire d'une autorité politique en vue d'accorder ou non la nationalité suisse à un étranger qui la sollicite à une décision administrative telle que le permis de conduire (voir ici et mon premier billet sur le sujet ici); c'est maintenant le renvoi des requérants à qui, au terme de la procédure en la matière (par une décision motivée et après épuisement des voies de recours), un délai est imparti pour quitter la Suisse où ils n'étaient autorisés à demeurer qu'en raison du dépôt de leur demande d'asile et le temps que celle-ci soit examinée, qui serait une décision administrative, et nécessiterait en conséquence d'être motivée et d'ouvrir une voie de recours.

J'ai beaucoup de respect pour Pierre Moor, professeur de droit dont j'ai été l'assistant, qui a rendu un avis dans ce sens à la demande d'un Service d'assistance juridique aux exilés et de la branche vaudoise des Juristes progressistes. Mais l'argument repris dans Le Temps d'hier (accès payant) est pour le moins paradoxal et à double tranchant: il se fonde sur le fait que dans certains cas, pour des raisons humanitaires, certains de ces requérants déboutés ont pu malgré tout rester en Suisse, sur la base d'une décision qui est elle motivée (reste à savoir qui est susceptible de recourir contre une telle décision, mais la question n'est évidemment pas là).

Jusqu'à présent, on a toujours considéré qu'après l'acte juridique (le refus de l'asile), il n'y avait que des actes matériels d'exécution de cette décision (le départ de Suisse). Alors que l'octroi exceptionnel d'un titre de séjour n'est, lui, pas la suite du refus de l'asile mais bien un acte juridique originaire. Sinon, c'est le mouvement perpétuel: et l'idée paraît bien être d'encombrer les autorités administratives et de recours de manière à faire durer encore plus la procédure et pouvoir ainsi motiver une demande d'octroi exceptionnel...

Il y a autant de perversité d'un côté que de l'autre à vouloir tout juridiciser, et s'y dissout autant le sens des responsabilités (accompagner les conséquences de la décision négative, plutôt qu'entretenir pour la famille étrangère qui en est la destinataire un espoir désespéré qui satisfait certes l'ego de ceux qui proclament leur soutien -- mais eux n'ont rien à redouter pour eux-mêmes) que le sens de l'humanité (mis en circulaire administrative). Car le raisonnement invoqué pour bloquer les renvois en cours ne peut que donner du vent dans les voiles à ceux qui pensent que le mieux c'est de ne faire aucune exception, après refus de l'asile politique à qui n'en remplit pas les conditions.

11.9.04

De B-O-M en P-O-M

Le dernier test pour blog-à-gogos s'appelle Belief-O-Matic. Il vous révèle, vous prescrit votre véritable religion en 20 questions. Dans mon cas, le diagnostic est une compatibilité à 100% avec le protestantisme libéral puis à 80% avec sa version traditionaliste-conservatrice. Entre ces deux pôles point de salut. Car, c'est un exemple, pour l'auteur du test, il semble inconcevable qu'on puisse discerner une vérité profonde et universelle dans le mythe d'Adam et Eve sans affirmer leur historicité. Comme si Freud avait eu besoin de poser l'historicité d'Oedipe pour croire à la vérité universelle (selon lui) du mythe!

Et pas question pour B-O-M d'aller au Ciel (ou de s'éteindre dans le Nirvana, ou de s'abîmer dans l'Amour universel) sans faire quelque chose pour cela: prière, bonnes oeuvres, apprentissage spirituel etc. Le coeur du protestantisme il ne connaît pas. Or - on ne le rappellera jamais assez - voici ce que Luther lisant Paul puis Calvin lisant Luther ont (re)découvert:

On n'accomplit pas des bonnes oeuvres ou des actes de piété POUR s'acheter une bonne place où passer l'éternité, par crainte ou par calcul intéressé, mais on les accomplit gratuitement, PARCE QU'on est déjà aimé et accueilli gratuitement une fois pour toutes. Autrement dit on fait le bien par gratitude. Ce n'est donc point un oreiller de paresse dangereusement laxiste. Que nenni. Car on ne saurait avoir conscience de cette position avantageuse sans chercher à en tirer des conséquences sur le plan éthique.

C'était le mini-sermon express du week-end, offert par P-O-M (Prêche-O-Matic).

Complément de 19h30. J'ai écrit ce billet avant d'avoir réalisé la date que nous vivions. Suis-je irrespectueux? Je pense que parler sur (un léger) fond d'humour de ses convictions les plus profondes (comme nous en avons la chance dans notre société) est aussi un hommage aux victimes du 11 septembre 2001, hommage qu'on peut opposer à ce sérieux absolu qui caractérise le fanatisme. C'est le sérieux de la mort à laquelle les terroristes aspirent (la leur et celle des autres). C'est l'occasion de dire que l'utilisation du terme de 'martyr' pour des terroristes est insupportable, pour peu qu'on se rappelle que ce terme signifie 'témoin', et qu'il s'est d'abord appliqué à des êtres pacifiques qui entendaient témoigner d'une transcendance qui ne s'impose pas par la puissance et par la violence.

10.9.04

Tomber

En route pour un week-end avec des amis au Pays de Galles. Comme je suis à l'arrière de la voiture je peux lire et vous signaler grâce à mon Tréo 600 cet impressionnant billet de Jeff Jarvis sur les 200 victimes qui sont tombées des fenêtres du WTC le 9/11, ainsi que son témoignage personnel.

9.9.04

Après l'Etat nation

C'est avec sa casquette de professeur de théorie politique que Norman Geras a commencé de distiller sur son blog ses réflexions critiques sur la notion (l'utopie) du dépérissement de l'Etat chez Marx, dans la veine de son feuilleton sur la notion de crimes contre l'humanité (le prologue a paru le 15 septembre 2003 puis 14 épisodes se sont succédés jusqu'au 13 septembre 2003). Il y a un prologue, puis une première partie, une deuxième partie, une troisième partie et une quatrième partie (mis à jour le 13.9; Norman annonce un probable épilogue ultérieur).

Voilà ce qui s'appelle prendre de la hauteur par rapport au canon dissonant auquel se résume aujourd'hui le débat politique: plus d'Etat (toujours plus, "Il y a toujours quelque chose à faire!") ou moins d'Etat ("Moins d'impôts!").

Mais, je dois l'avouer, c'est sous l'influence d'un troisième discours que je suis présentement dans la transe de la découverte, avec le sentiment de pouvoir bientôt ordonner logiquement et développer des idées qui s'agitaient confusément dans ma tête: l'ère de l'Etat-nation paternaliste, dont l'Etat providence représente l'apothéose, et qui prend la responsabilité directe du bien-être de tous, touche à sa fin; nous entrons dans une ère dans laquelle l'Etat tirera sa légitimité de la mise à disposition de chacun des moyens de rechercher lui-même son épanouissement. Je me fonde ici (via 7 mots d'Instapundit!) sur un texte de Gregory Scoblete publié sur Tech Central Station, The Market State President, qui a le bon goût de mettre en exergue dans le discours de Bush à la Convention républicaine les trois mêmes paragraphes que moi; mais lui relie cela à un ouvrage monumental publié en 2002: The Shield of Achilles: War, Peace and the Course of History, par Phillip Bobbit, aujourd'hui professeur de droit public après avoir été directeur du renseignement au Conseil national de sécurité de Clinton, qui présente une telle évolution comme inéluctable face à la complexité croissante de la société et des dangers qu'elle sécrète. Attention, ce n'est nullement une réduction du rôle de l'Etat qui s'annonce mais un changement de sa nature!

Scoblete (à la suite de Bobbit, j'imagine) appelle cela Etat de marché, mais on pourrait aussi bien parler d'Etat autorégulé, d'Etat autoporteur, d'Etat d'équilibre. Ou alors de démocratie de marché, le terme démocratie venant prévenir les procès d'intention et rappeler l'existence d'un processus politique, alors que marché se réfère à la notion d'un cadre dans lequel des forces s'exercent de manière autonome. Ou encore d'Etat organique, pour faire écolo. Mais on en revient toujours au même point: la théorie systémique. Alors, démocratie systémique? Mais c'est encore moins sexy qu'Etat de marché.

Quoi qu'il en soit, ce qui me plaît dans cette conception c'est qu'elle donne sa logique à des évolutions lourdes de la société, en particulier l'individualisation des parcours de vie libérés du sol, de la famille et, mais oui, de l'Etat, qui se conjugue pourtant avec le besoin (en réalité multiplié) d'échanges et de communication et, c'est apparemment le point majeur de Bobbit, les exigences toujours plus complexe d'une sécurité qui elle est de plus en plus collective (pour éviter la guerre de tous contre tous, comme disait Monnerat): épidémies, terrorisme, effet démultiplié de la moindre catastrophe dans une société globalisée.

L'image qui vient à l'esprit est celle de réseaux toujours en évolution, portés par leur dynamique propre, et dont la souplesse est la meilleure garantie: un filet résiste même si plusieurs mailles sont coupées, alors qu'un objet suspendu par un seul fil... L'indépendance des banques centrales par rapport aux gouvernements a manifestement amélioré la résilience de la société (l'Etat résilient, ce serait pas mal comme expression), et de fait la tendance va vers la multiplication de ces autorités indépendantes du gouvernement au sens étroit (concurrence, télécommunications, éducation, santé...).

J'y intègre sans problème quelques uns de mes dadas: la mise en place d'une allocation universelle pour toute personne tout au long de la vie; la lutte contre l'Etat clientélaire, de gauche ou de droite, et l'importance de donner toute sa place au secteur non lucratif, et à l'action collective privée (volontaire ou professionnelle); une fiscalité écologique (plutôt que des régulations tatillonnes) afin que le marché internalise les coûts externes; des mécanismes d'assurance maladie et de prévoyance vieillesse reposant strictement sur la personne et non liés à son employeur; un crédit formation individuel; la recherche de dispositifs liant solidairement dépenses et recettes... Je suis persuadé qu'un (ou une) Clinton ou un Blair sont mieux à même d'affronter cette mutation que Bush, mais il faut lui reconnaître le mérite d'avoir su en poser les termes.

Mais il me reste la perspective de lire ces 800 pages alors que tout indique qur Gregory Scoblete en a présenté l'essentiel...

8.9.04

Le prince philosophe

La République tchèque a eu Vaclav Havel, la Suisse a la chance d'avoir Moritz Leuenberger (qui s'est d'ailleurs offert, pour son année présidentielle, une mémorable visite officielle en Suisse du précédent -- en particulier parce que Leuenberber avait choisi le choeur gay masculin de Zurich pour chanter à Havel le grand air de Guillaume Tell de Rossini sur la prairie du Grütli).

Avocat de profession, homme politique qui a su franchir toutes les étapes pour arriver au sommet (élu en 1995 par le parlement comme l'un des deux représentants socialistes au Conseil fédéral de sept membres qui constitue l'exécutif, le collège tenant lieu de chef de l'Etat et chaque conseiller fédéral dirigeant un département ministériel et présidant les séance à tour de rôle pour une année), il est pourtant la rare quintessence d'une culture urbaine raffinée et réfléchie: à la fois l'anti-Bush et l'anti-Chirac! Ses discours sur les sujets les plus divers sont des bijoux ciselés; on les trouve en libre accès sur le site de la Confédération mais ils ont aussi fait l'objet en 2001 d'un (premier?) recueil publié sous le titre original allemand Träume und Traktanden qui aurait à mon avis été mieux rendu par quelque chose comme Rêveries et règlements.

Le dernier (dont j'apprends l'existence par la rubrique Grands mots de Commentaires.com), a été prononcé le 30 août 2004 au 5e Congrès international de l'Association européenne de théologie catholique sur le thème du retour du religieux en politique (la version intégrale originale est en allemand). Quelques extraits:
J’ai grandi dans une famille protestante. Des théologiens venaient souvent partager notre repas de midi. Même s’ils parlaient beaucoup, nous autres enfants, qui n’avions pas droit à la parole, n’avons jamais remarqué de différence entre catholiques et protestants – sauf lorsqu’il s’agissait de boire un verre. A la question: Vous reprendrez bien un peu de vin, les prêtres catholiques répondaient jovialement oui, tandis que les pasteurs protestants déclinaient l’offre, se perdaient en excuses et finissaient par boire quand même, mais avec mauvaise conscience.
Sur le port du voile:
L’une des raisons maintes fois évoquées pour justifier l’interdiction du voile est celle-ci : «Nous les Européens, nous devons bien nous adapter aux mœurs des pays islamiques quand nous y vivons. Nos femmes y portent le voile. Pourquoi n’aurions-nous pas de notre côté le droit d’exiger le respect de certaines règles?»

Mais nous ne sommes pas un Etat théocratique. Notre Etat a voulu instaurer la liberté de religion et il y est parvenu.

Cette liberté peut entrer en conflit avec d’autres libertés, avec les droits de l’homme ou la paix religieuse dans notre pays, et nuire ainsi aux efforts d’intégration. Il faut alors pondérer les différentes valeurs qui sont en jeu. D’abord on se demandera si les femmes portent le voile librement ou si elles y sont forcées par leur père ou leur mari. Si la contrainte est effectivement souvent exercée, ce n’est néanmoins pas toujours le cas. En portant le voile, certaines femmes veulent souligner leur conviction religieuse, comme d’autres portent la kippa ou une coiffe de nonne.

Pour protéger les droits des femmes et des jeunes filles qui portent le voile contre leur volonté, il existe d’autres moyens, plus directs, que l’interdiction du voile à toutes les femmes.
Sur la référence au christianisme dans la Constitution:


Contrairement à la Suisse, l’Union européenne a tranché – au terme de longues discussions – en faveur d’un préambule séculier dans sa Constitution. Cette décision traduit la peur qui subsiste au souvenir des croisades, de l’Inquisition et des procès pour sorcellerie, de la guerre de Trente ans et des persécutions des Huguenots, de l’Holocauste et des guerres civiles à prétexte religieux qui sévissent en Irlande du Nord et dans le sud-est européen. Ces conflits sanglants sont encore si présents dans la mémoire de l’Europe que celle-ci craint le retour d’un esprit qui inciterait à de nouvelles atrocités, et pourrait même se référer à une Constitution.

Mais les questions importantes se posent au moment des décisions quotidiennes et concrètes.

En l’absence d’un ordre moral accepté par les citoyens, les lois ne seraient pas respectées. Aucun Etat libéral ne saurait disposer durablement des moyens nécessaires à l’action de la police et de la justice si ses citoyens n’approuvaient pas foncièrement sa législation (dussent-ils parfois la violer). L’Etat ne peut imposer une éthique. Il lui faut un fondement et un objectif allant au-delà de ce que la loi, les tribunaux et la police sont en mesure de garantir. En somme, l’Etat existe grâce à des présupposés qu’il ne peut pas garantir à lui seul sans remettre en question le fondement de la liberté. Tel est le risque qu’il a pris au nom de la liberté.
Sur l'importance des valeurs spirituelles:

«Un spectre hante l’Europe: le spectre du communisme.» Ainsi s’exprimait le Manifeste du parti communiste en 1848. Ce spectre a encore marqué le concile du Vatican II, où l’Eglise catholique a défini ses rapports avec le monde moderne. Elle l’a fait tout d’abord sous le titre „Luctus et angor – deuil et angoisse“. Mais bientôt les pères conciliaires découvrirent que cela ne permettrait pas de chasser les spectres. Ils ont donc baptisé la constitution pastorale „Gaudium et spes – Joie et espérance“. L’une des thèses-clés dit ceci: „Le destin futur de l’humanité est entre les mains de ceux qui sauront donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer."

L’effondrement du socialisme réel ne fut pas seulement la faillite d’un système économique et politique, ce fut le résultat d’un vide spirituel, d’une absence d’orientation, d’une incapacité à se mesurer durablement aux valeurs de liberté et de responsabilité.

Quant à nous, ce sont les valeurs spirituelles émanant de personnes à la fois croyantes et éclairées qui pourront garantir durablement notre liberté face au fondamentalisme aveugle et fanatique.


Il y a encore bien d'autres choses, sur l'islam, le populisme, l'oecuménisme... Comme on dit, lisez tout (et musardez dans la collection: par exemple celui prononcé à l'inauguration du Salon international de l'automobile à Genève, Le soleil, la lune, l'amour et l'automobile).

Ludovic Monnerat sur Beslan

On l'attendait, la voici: l'analyse de Ludovic Monnerat, lieutenant-colonel EMG dans l'armée suisse et surtout animateur du site CheckPoint souvent cité sur ce blog. Elle est reprise par Le Temps d'aujourd'hui, mais dans une version fortement raccourcie et atténuée: lisez l'original!

Monnerat typologise la "prise d'otages géante par un groupe nombreux":
Dans une situation de conflit armé, les formations militaires sont préparées à affronter un ennemi visant en premier lieu à les défaire, et non à massacrer les non combattants faits prisonniers; dans une situation de criminalité armée, les formations policières sont préparées à neutraliser des suspects visant en premier lieu à leur échapper, et non à combattre jusqu’à la mort en multipliant les victimes. Prendre des civils en otages dans un bâtiment bourré d’explosifs avec plusieurs dizaines de combattants suicidaires et surarmés rend virtuellement impossible toute issue positive.

C'est une riposte trouvée par les groupes terroristes face au développement des méthodes antiterroristes développées depuis 1972 (la prise en otages d'athlètes israéliens lors des JO de Munich), dont Monnerat rappelle l'efficacité lors d'opérations passées. Un nombre réduit de terroristes et du temps pour planifier une intervention sont des facteurs décisifs aujourd'hui neutralisés par ces nouvelles méthodes (à Beslan, le traitement inhumain des otages montrait bien que les terroristes ne comptaient pas s'installer dans la durée; Monnerat estime que le dénouement est probablement intervenu de manière accidentelle, et rappelle que les forces de sécurité russes elles-mêmes ont perdu 10 hommes). Au passage, l'auteur signale qu'il y a déjà eu pas moins de trois précédents en Russie, mais que les pays occidentaux seraient tout autant démunis:
L’assaut mené lors de la prise d’otages du théâtre «Nord-Ost» à Moscou, le 26 octobre 2002, l’a clairement démontré: pour neutraliser les 41 terroristes tchétchènes et les empêcher de massacrer leurs 750 otages, notamment avec de nombreux explosifs prêts à être mis à feu, les forces russes ont eu recours à un assaut de 200 hommes provenant de plusieurs unités, dont l’efficacité a été multipliée par le gaz incapacitant utilisé; et si ce dernier a été fatal à une grande partie des 129 otages décédés, un assaut mené sans pareil artifice aurait certainement donné lieu à un carnage équivalent à celui de Beslan. Le nombre donne aux terroristes la possibilité d’encaisser les premiers coups des unités spéciales, et donc de conserver l’avantage.

Les cas de Budennovsk en 1995 (1500 otages, 150 morts) et Kizliar-Pervomaïskaya en 1996 (2000 otages, 40 abattus d’emblée, 100 morts durant l’assaut) sont à cet égard révélateurs, puisque 200 preneurs d’otages ont été dénombrés à chaque fois. Toutefois, l’exemple de Beslan témoigne d’une préparation plus minutieuse, étalée sur plusieurs mois et menée avec une détermination encore plus fanatique et inhumaine. Neutraliser 32 terroristes armés comme une section d’infanterie et prêts à faire exploser un bâtiment entier était tout simplement impossible dans le temps imparti. La présence de nombreux civils armés, venus prêter main forte aux forces fédérales, n’a fait qu’augmenter le chaos généré par l’imprévoyance, le mélange des unités et le manque de renseignements.

Aucune force de sécurité occidentale n’aurait été en mesure d’empêcher le massacre de nombreux otages dans un laps de temps similaire. La prise d’otage géante est aujourd’hui une méthode terroriste contre laquelle les États et les populations sont démunis. Est-ce que cette pratique va continuer à se répandre? La quantité de personnes impliquées constitue sa force, mais aussi sa faiblesse: un groupe de 30 à 40 terroristes est plus difficile à dissimuler, à transporter et à préparer qu’une cellule dix fois plus petite. De plus, le nombre d’hommes et de femmes prêts à se lancer dans une entreprise de ce type reste très limité, malgré ce qu’affirme la propagande islamiste.

Et Ludovic Monnerat de conclure:
Il faut néanmoins prendre conscience du fait que l’action terroriste est désormais une arme de guerre en voie de normalisation, et que les concentrations de personnes sont autant de cibles potentielles. Les hommes qui attaquent une école, poignardent des enfants et violent des adolescentes en scandant le nom de leur Dieu sont les symptômes les plus répugnants de sociétés à l’agonie et de croyances en sursis. L’ère des conflits entre États, ordonnés et rationnalisés, touche lentement à sa fin, tout comme a disparu avant elle l’ère des conflits entre maisons royales; nous entrons dans une ère de conflits déstructurés, dispersés et déréglés, où l’individu met le nombre en échec, où l’image est plus forte que la réalité, et où l’idéologie se joue de la morale.

Prévenir la guerre de tous contre tous, c’est-à-dire la fin de la civilisation moderne, sera la priorité des forces de sécurité pour les décennies à venir. Et elles n’y parviendront pas sans que leurs rangs soient formés de citoyens-soldats, sans que nos sociétés réapprennent à se défendre, sans que nous soyons prêts à mourir pour notre mode de vie.

A méditer particulièrement au moment où certains (John Kerry en tête) font un usage indigne du franchissement du seuil symbolique de 1000 tués parmi les soldats américains en Irak, au lieu d'une part de saluer ce nombre remarquablement faible eu égard à l'ampleur et à la durée des opérations et, surtout, de leur rendre l'hommage reconnaissant qui conviendrait.

6.9.04

Lutte contre la terreur: la Troisième Voie

(U)nlike Putin's plan to bomb them Islamists into submission or Chirac's reflexive inclination to buy them off, Bush is at least tackling the "root cause".

C'est Mark Steyn qui synthétise ainsi brillamment son analyse au terme du massacre de Beslan. Car si notre auteur est un polémiste hors-pair et un stakhanoviste du clavier qui ignore les fuseaux horaire (ses tribunes sont publiées en Grande-Bretage, aux Etats-Unis, en Australie, en Israël...), il mérite d'être lu simultanément à différents niveaux: sous une expression pour le moins carrée, il dissimule une pensée plus sophistiquée qu'on ne pourrait le croire, et plus d'amour de l'humanité que bien de mes camarades de gauche épris de système et de défense des acquis.

COMPLEMENT DE 23H30: Dans une veine moins multicouches (non distrayante, plus politiquement correcte, implacablement humaniste, exigeante et rationnelle, avec également la formulation de ce que j'essayais confusément de dire à propos des otages français), lisez l'admirable commentaire de David Aaronovitch publié hier dans The Observer (via Oliver Kamm).


5.9.04

Beslan: ennemis de l'humanité

Au moment ou l'attention porte sur le dénouement de l'affaire, il est bon de ne pas oublier certaines réalités horrifiantes de la prise d'otages de Beslan. Norman Geras les rapporte ici et encore ici en soulignant que s'attaquer ainsi délibérément à des enfants n'est rien d'autre qu'un crime contre l'humanité.

ACTUALISE le 6.9 à 23h30.

Précocité

Outre la lettre qui a retenu l'attention de Zvezdoliki (à propos d'une annonce de naissance publiée par deux hommes, sans mention de la mère), Le Monde du 2 septembre a publié dans son courrier des lecteurs un récit assez étonnant de Rafaël Lévy, de Montrouge (Hauts-de-Seine): un record de conservation de sperme congelé ayant donné lieu à la naissance de deux bébés 24 ans plus tard.

C'est d'abord la genèse de l'histoire qui m'a frappée:
(E)n juin 1973, un adolescent de 13 ans est atteint d'une maladie de Hodgkin (sorte de cancer des ganglions lymphatiques). Les chances de guérison sont à cette époque modestes. La congélation de sperme humain en est à ses tout débuts, la fécondation in vitro (FIV) semble encore un rêve de savant fou (Louise Brown ne naîtra qu'en 1978). Néanmoins le père du jeune garçon, médecin biologiste, demande au professeur David, pionnier de la conservation du sperme, de congeler le sperme de son fils avant de débuter les traitements de chimiothérapie stérilisants. Ainsi 12 paillettes du sperme du jeune garçon sont congelées en juin 1973 à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, là où le premier Cecos (Centre d'étude et de conservation des oeufs et du sperme humains) ne verra le jour que quelques mois plus tard. Ce don sera enregistré a posteriori comme le don no 000.

J'admire l'ouverture d'esprit, la confiance en l'avenir et le sens de l'anticipation du père, et la forme de courage qu'il lui a fallu pour aborder cette question plutôt que de faire l'impasse dessus (qui ne me paraît déjà pas fréquente chez les médecins avec leurs patients, alors leurs enfants...): à 13 ans (et plus encore dans les années 70) tous les garçons n'ont pas commencé d'éjaculer en se masturbant. Dans certains Etats des Etats-Unis cela lui vaudrait probablement une inculpation pour pédophilie agravée car commise par ascendant! Ou faut-il plutôt dénoncer son obsession de la descendance?
Guéri et stérile à la suite des traitements, le patient tentera avec sa femme deux fécondations in vitro classiques en 1993 et 1995, avec ce sperme congelé. La première tentative aboutira à 2 embryons qui seront réimplantés sans grossesse ultérieure, la seconde tentative sera un échec. Le patient fait alors des démarches auprès du Comité d'éthique français, qui refuse alors [l'injection intracytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI)]. Le professeur Jean Bernard, ancien président du Comité d'éthique, et thérapeute en 1973 du patient, intervient efficacement. En novembre 1996, après stimulation et recueil d'ovocytes (docteur Epelboin, hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris), une ICSI est effectuée avec les dernières paillettes restantes du sperme de 1973 par le professeur Wolff (hôpital Jean-Verdier à Bondy). Cinq embryons sont obtenus, dont trois réimplantés permettant une grossesse gémellaire qui se déroule normalement (docteur Epelboin, hôpital Saint Vincent-de-Paul). Les deux embryons restants non réimplantés étant congelés. La mère accouchera à terme en août 1997 d'un garçon de 2,4 kg et d'une fille de 2,5 kg. Ils sont en parfaite santé, sont scolarisés, savent lire, écrire, compter... On peut cependant leur reprocher de sucer encore leur pouce (ils promettent d'arrêter bientôt).

Et l'auteur de la lettre de conclure, dans cet esprit des Lumières qui ne s'affiche pas assez:
Quelques points méritent d'être soulignés. Tout d'abord, l'extraordinaire ouverture d'esprit des médecins acteurs de cette histoire. Egalement la constatation de ce que les succès médicaux sont d'abord des histoires intimes qui se moquent bien des courants de pensée, des comités, et ne résultent in fine que des colloques singuliers entre patients et médecins. (...) Dans le cas relaté, seule l'évolution des connaissances en biologie de la reproduction et de la conservation du sperme a guidé les décisions prises conjointement entre médecins et patient. Les freins sociaux ou légaux n'ont, heureusement, pesé en aucune manière. Les deux beaux fruits de ces progrès et de la liberté de penser et d'agir remettent utilement en question les ratiocinations névrotiques de notre société, qui se mêle parfois bien inutilement de la vie des autres. Sans emphase inutile la force du (des) vivant(s) est irrépressible.

Indéniablement, la connivence du milieu a joué pour beaucoup dans cette affaire, mais cela n'enlève rien à sa morale. Quand Le Monde reçoit une lettre telle que celle-ci, qu'est-ce qui l'amène à la publier sans autre dans un coin de page, plutôt que d'en faire un grand article?!

Où est l'obscénité?

Le Matin titrait "Prostituées battues sur le Net". Comme on pouvait s'y attendre, il s'agit d'un site proposant un jeu dans lequel on peut se mettre dans la peau d'un proxénète. On y achète des prostituées, qu'on met sur le trottoir et qu'on peut battre. L'article donne la parole à l'auteur du jeu, mais évolue sur fond d'indignation et de réprobation, regrettant avec le juriste de service que la loi ne sanctionne pas (encore) un produit aussi "ignoble".

Pour y avoir été faire un tour (il faut s'inscrire), je peux vous certifier qu'il s'agit d'un de ces délires à prendre au xième degré. Que l'animateur et les joueurs ne me semblent pas particulièrement dépourvu de respect pour leurs semblables. C'est le genre d'humour qui, en prenant acte d'une réalité désespérante par sa durabilité et ce qui semble être sa relative impunité, souligne son aspect désespérant et lui rend hommage à sa façon, qu'on qualifiera d'obscène. On en a eu des exemples avec feu Hara Kiri et Charlie Hebdo.

Or la véritable obscénité est de vouloir mobiliser davantage d'énergie (parce que c'est plus facile) pour dénoncer voire combattre cette inoffensive forme d'expression, d'aussi mauvais goût soit-elle, plutôt que pour s'attaquer en profondeur à la noire réalité en question, à savoir la traite et la maltraitance des prostituées dans nos villes. C'est du moins ce qu'un tel article me laisse penser, car nulle part il ne se réfère à la réalité scandaleuse des prostituées battues.

Mise à jour du 7 septembre 2004:
Le Matin annonce que "Le concepteur de ce jeu contesté a momentanément bouclé son site."

Mise à jour du 8 septembre 2004: Le concepteur du site a été licencié de son poste d'informaticien au CHUV / Centre Hospitalier Universitaire Vaudois, Lausanne.

3.9.04

Entre les lignes

C'est un truisme de se plaindre de la difficulté croissante à distinguer la gauche de la droite, à travers deux phénomènes: le rapprochement au centre (depuis 1988, les élections présidentielles françaises sont des confrontations de styles, d'accents, de personnalités -- c'est d'ailleurs ce qui a induit les défections dans l'électorat de Jospin au premier tour de 2002 -- pas un "choix de société" comme on disait en 1981 ou en 1974) et l'accélération de ces chassés-croisés idéologiques qui voient des valeurs ou des propositions passer d'une perception à l'autre. L'élection américaine confirme cette impression par delà la surenchère outrancière que les deux camps développent, précisément afin de permettre à leurs partisans de s'identifier à ce qu'il est souvent difficile de distinguer de la position de l'adversaire.

On a coutume de dire que Clinton et les Nouveaux Démocrates, Blair et le New Labour doivent leur succès au fait d'avoir accepté nombre d'acquis du thatchérisme, en particulier l'importance de permettre des choix individuels et la rigueur en matière de finances publiques.

Comme Andrew Sullivan ou d'autres, à droite, l'ont souvent dénoncé, Bush est de la même manière le représentant d'un conservatisme atypique (mais peut-être, comme Clinton et Blair par rapport à la gauche traditionnelle, plus en phase avec la société d'aujourd'hui): sous son règne l'Etat, loin d'être modeste et économe, se mêle de tout et dépense sans compter. Son discours d'acceptation de l'investiture républicaine contient même ce que je considère comme un joyau de progressisme moderne, faisant de l'Etat l'instrument indispensable d'une action collective pour permettre aux individus de maîtriser, et de partager, ensemble ce qui les dépasse:
The times in which we work and live are changing dramatically. The workers of our parents' generation typically had one job, one skill, one career, often with one company that provided health care and a pension. And most of those workers were men.

Today, workers change jobs, even careers, many times during their lives. And in one of the most dramatic shifts our society has seen, two-thirds of all moms also work outside the home.

This changed world can be a time of great opportunity for all Americans to earn a better living, support your family, and have a rewarding career. And government must take your side. Many of our most fundamental systems -- the tax code, health coverage, pension plans, worker training -- were created for the world of yesterday, not tomorrow. We will transform these systems so that all citizens are equipped, prepared, and thus truly free to make your own choices and pursue your own dreams.


Blogs en français

Je faisais un peu la fine bouche sur les blogs francophones... mais là, au gré de mes pérégrinations (qui ne font pas avancer mon activité professionnelle, c'est dur le travail à domicile!), j'en découvre une rafale que j'ai ajoutés au blogroll:

Ceteris Paribus m'a même conduit, avec ses deux choses qu'il faut savoir sur l'économie, vers un nouveau blog en anglais, Agoraphilia.

Je ne peux que vous encourager à aller voir par vous-même...



2.9.04

Sur les otages français en Irak

Zeyad présente et dénonce sur Healing Iraq un appel embarrassant d'un dignitaire sunnite: c'est une invitation cynique aux ravisseurs à jouer les Français contre les Américains en libérant les deux journalistes enlevés (il justifie par ailleur sans problème l'exécution sommaire des 12 travailleurs népalais enlevés).

Et de fait tous ces appuis que mobilise la diplomatie française dans le monde arabe et les milieux musulmans ne paraissent guère se préoccuper des autres otages, comme on peut craindre que les contacts fébrilement recherchés avec les ravisseurs ne visent pas à une libération sans condition ou à faire peser la menace des représailles qu'un pays comme la France devrait être en mesure d'exercer, mais bien, selon la tradition française, à trouver une monnaie d'échange moins symbolique, mais tout aussi indigne dans sa capitulation face au chantage, que l'abrogation de la loi sur la laïcité à l'école.

1.9.04

Election présidentielle (bis)

L'américaine a quand même plus d'allure, et j'ai un faible pour la rhétorique politique anglo-saxonne. Le site du Washington Post (il faut s'enregistrer, mais c'est gratuit) est très complet et permet de lire (voire d'écouter et de regarder) les principaux discours des deux Conventions:


ACTUALISE le 3 septembre.


Sarko président

La manière dont Nicolas Sarkozy s'empare du principal parti de la droite française s'inscrit dans une tradition plébiscitaire bien établie:
Suivant cet illustre exemple (et à vrai dire avec la même lucidité modernisatrice), Sarkozy avait déjà en 1995 fait le choix de Balladur contre Chirac... et ce diable d'homme s'en est remis. Aujourd'hui, il se profile nettement comme le successeur d'un président de la République discrédité; il est pratiquement le seul à droite à pouvoir réellement incarner compétence, convictions et sincérité (voir aussi ce précédent billet). Chirac pourra bien tenter de lui susciter un concurrent en nommant de Villepin premier ministre, et alors?

L'élection présidentielle n'est qu'en 2007, mais le candidat de la droite est ainsi déjà connu. Au PS, en revanche, c'est plutôt le trop-plein avec François Hollande qui commence à s'y croire et Jack Lang qui veut encore y croire... Je crains que Jospin n'aie fait manquer sa chance à Martine Aubry en 2002. Laurent Fabius, avec sa valse-hésitation sur la Constitution européenne notamment, renoue avec l'opportunisme sans principe pour séduire la "gauche" du parti. Bernard Kouchner ferait un bon candidat, particulièrement à l'appui d'un rééquilibrage "primo-ministériel" des institutions, mais il paraît justement trop indépendant pour réussir. Reste Dominique Strauss-Kahn, j'espère.

COMPLEMENT DU 3.9: Une page fort intéressante du Monde.

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